samedi 30 octobre 2010

Yanoosak!

Yanoosak d’Elie Khalifé


Et le cinéma local pétille à nouveau


Elie Khalifé et Alexandre Monnier ont concocté un petit bijou de 7ème art qui porte le très attirant titre de Yanoosak. Un pur produit du terroir, drôle et attachant. Ne ratez à aucun prix ce savoureux délice.


Yanoosak risque fort, très fort même, voire sûrement, de s’inscrire parmi la liste des films libanais qui enregistreront le plus d’entrées au cinéma, après West Beyrouth, Bosta et Caramel. Yanoosak, le premier long-métrage d’Elie Khalifé, accompagné à la réalisation d’Alexandre Monnier, est un film simple, amusant, divertissant, drôle, grand public et saisissant surtout la société libanaise comme nul autre film n’a su le faire. D’ailleurs, Elie Khalifé a habitué ses spectateurs à un œil affuté, décapant et jovialement critique avec trois de ses courts-métrages précédents, projetés dans divers festivals et sortis, il y a quelques années, sur DVD : Van Express, Merci Natex, et Taxi service, les deux derniers réalisés conjointement avec Alexandre Monnier.

Les deux cinéastes se retrouvent à nouveau pour la réalisation d’un long métrage, sur un scénario d’Elie Khalifé. Yanoosak suit les traces de Rudi, un Allemand Suisse, incarné par Siegfried Terpoorten, qui décide de quitter Zurich pour suivre une Libanaise dont il est tombé amoureux. Mais arrivé au Liban, il s’y retrouve tout seul, s’y installe et ouvre une petite pizzeria suisse. Il emploie notamment deux livreurs et une réceptionniste, Mona, campée par la charismatique Zeina Daccache. Et les déboires commencent. Des déboires de tous genres, et surtout des déboires de cœur et des histoires de femmes. Yanoosak met avant tout en scène les femmes libanaises : les libérées, « celles qui le sont à 100% et celles qui le sont seulement en apparence », les dépendantes, les indépendantes, les émancipées, les décapantes, les stars, les sensuelles, les sexuelles, les fortes, les délurées, les réservées, les mariées, les fiancées, les célibataires… La société libanaise à travers ses femmes vues par le prisme d’un étranger : que de situations délicieuses cela peut engendrer. Que de situations réalistes surtout. Parce que dans Yanoosak, rien n’est artificiel, forcé, folklorique ou exotique. Tout est vrai, tout est juste, tout est authentique. Et c’est aussi en cela que réside son charme. Les situations et les caractères qui défilent sur le grand écran ressemblent tellement à notre vie de tous les jours, au quotidien, dans les rues de Beyrouth. Parce que dans Yanoosak, il ne s’agit pas seulement d’histoires de femmes. Il y a aussi des histoires de société, et pas n’importe laquelle, notre société libanaise, avec ses codes, ses us, ses coutumes, qui nous sont devenus tellement habituels, tellement ordinaires, alors que pour un étranger, ils semblent abracadabrants. Nul besoin de gâcher le plaisir aux futurs spectateurs en dévoilant des séquences du film, mais vous croiserez au fil de la projection des « delivery boys » sympathiques, des chauffeurs de taxi cocasses, des voisins hilarants, des passants tellement libanais, des policiers rodés à un système aléatoire, des parents rétrogrades ou tendres, des mélomanes à tout vent, des stars de pop affriolantes… Faites la connaissance de Marwan, Ali, Sola, Micheline, Toufiq, Sousou, Dana, Georges, Roberto, Maya… Que de personnages hauts en couleur, truculents, férus de farniente à l’orientale, pétillants de malice et de ce « je ne sais quoi » estampillé « made in Lebanon » qui fait qu’ils en deviennent tellement attachants, malgré tout leurs travers.

Les dialogues sont savoureux de simplicité, mélangeant anglais et libanais. C’est au détour d’un détail, au détour d’une conversation, au détour d’un silence qui crève l’écran qu’ils qui vous empoignent doucement, doucereusement, subtilement. Comment faut-il s’y prendre pour pouvoir enfin embrasser sa copine pour la première fois? « Offre-lui de la barbe à papa! Elle s’en mettra partout autour de la bouche ». Et vous tombez sous le charme. Instantanément.

Un regard oriental teinté de kohl, une scène chaude filmée tout près de la chair, une boule de glace qui fond sous la flamme d’une allumette, un regard interrogateur, un regard rêveur, un regard amusé, une vue prenante du toit d’un immeuble, un bruit de téléphone qui sonne sur fond d’écran noir… la caméra se déplace souvent en plans rapprochés pour saisir tous les détails, s’en imprégner. Et pour mieux s’en délecter. Les rires fusent à tout moment. Impossible de se contenir, c’est tellement contagieux. Surtout quand les acteurs collent tellement bien à leur rôle, que leur jeu est simple et semble réellement spontané. Vous souhaiterez alors que le film ne se termine plus pour que le plaisir dure davantage. Et ce n’est que vers la fin du film que vous comprendrez le pourquoi du titre, alors même que tout au long des soixante minutes environ que dure la projection, vous êtes tentés à tout moment de dire : yanooso, quel film! N’hésitez pas une seule seconde à y aller. Vous êtes sûrs de passer un très bon moment qui ne cessera de perdurer dans votre esprit. Et vous en voudrez encore et encore de ce Yanoosak.

Circuit Planète

Fiche technique

Production : Abbout Production et The Postoffice

Scénario : Elie Khalifé

Réalisateurs/producteurs : Elie Khalifé et Alexandre Monnier

Cast : Siegfried Terpoorten, Zeina Daccache, Dana, Alexandra Kahwagi, Rita Ibrahim, Hussein Mokadem, Tarek Yacoub, Antoine Bieler, Marwa Abi Khalil, Aouni Kawass, Georges Kassouf, Khitam Laham, Georges Diab, Antoine Nader, Nicole Kamato, Aya Chamseddine.

Directeur de la photographie : Rachel Aoun

Montage : Gladys Joujou

Musique : Zeid Hamdan


Article publié dans Magazine du 22 octobre 2010

L'Olympe des Infortunes

L’Olympe des Infortunes de Yasmina Khadra


La lecture continue au-delà…


Ils sont deux, Ach et Junior. Des clochards, des SDF? Non, plutôt des Horrs, des hommes libres. Des hommes qui ont décidé de s’isoler du reste de la société, de vivre en marge d’un monde cruel. Des hommes libres. Du moins, le croient-ils. Est-ce que nous les envions? Est-ce que nous envions cette liberté qu’ils croient avoir, du fond de leur âme? Alors que nous lecteurs somme embourbés dans notre quotidien, dans notre consumérisme, dans notre capitalisme, dans notre volonté de gain, dans notre confort. Mais si nous les envions, ce n’est que pour un moment seulement, quand Ach, le borgne, le sage, le musicien, joue de son banjo pour Junior le simplet, quand Yasmina Khadra enveloppe ses personnages d’une aura de tendresse et de poésie. Mais cette fascination ne dure que quelques minutes seulement, que quelques pages, parce que Yasmina Khadra, d’un coup, nous met face à la déchéance humaine, nous met face à notre actes, aux conséquences de nos actes, à notre culpabilité, face à un monde que nous avons façonné de nos propres mains, de nos propres désirs. Il nous met face à nos sociétés. Avec toutes ses hiérarchisations, ses travers, ses despotismes. Et voilà que le lecteur découvre tout l’univers des clodos qui entoure Ach et Junior : il y a le Pacha, cette espèce de dieu qui fait le beau et le mauvais temps, il y a Négus qui nourrit toujours des rêves de victoire militaire, il y a Dib, Haroun, Pipo, Mama, Mimosa… Ils forment un clan, une cour, une société. Une société qui semble sans espoir, sans lendemain.



« J’ai été tout et pas grand chose sans jamais baisser les bras »


Si le lecteur ressent une pique d’envie aux premières pages du roman, c’est que Yasmina Khadra l’écrivain a été jusqu’au bout de sa fonction. C’est qu’il a réussi à nous porter loin de notre existence, à nous guider au fil de la lecture, à nous ouvrir mille et une possibilités et à nous mener finalement jusqu’au bout du chemin qu’il avait tracé. Dès le départ. Parce que si le lecteur est appelé de par sa fonction à se laisser aller, l’écrivain est appelé de par sa fonction à diriger. A nous diriger à notre insu et de notre plein gré. Et nous voilà d’un coup face à une impasse. Celle d’une société éternelle, universelle. Une société condamnée. Une société qui s’est condamnée. Qui ne cesse de se condamner. Mais une société qui peut changer. Qui pourrait changer une fois que la dernière page est tournée. Une société qui pourrait transformer le désespoir du dénouement en un nouvel espoir. Un nouvel espoir en la race humaine. Comme le clamait le personnage Ben Adam. C’est entre l’apparition de Ben Adam, l’homme éternel, et la fin de roman, que l’Homme est appelé à réagir. À se réveiller. C’est parce que Ben Adam insuffle l’espoir. C’est parce que cet espoir s’essouffle dans la fiction, que l’espoir peut exister au-delà des 232 pages, dans la réalité de nos vies. Et vous voilà à nouveau face au monde. Face à nous-mêmes.

dimanche 28 février 2010

La saveur d'une nuit

En borborygmes alcoolisés

Sur les tables, des verres qui traînent et qui s’enchaînent. Et dans les bars, des gens qui se côtoient et qui font connaissance. La nuit à Beyrouth, c’est toute une histoire. Différente.

Et l’alcool alors ? Acteur incontournable de toute soirée beyrouthine qui se respecte. De plus en plus, on tend à rendre justice à cet « élixir des dieux » ; point d’ancrage de l’architecture du pub, notamment dans la conception de l’éclairage en cônes lumineux pour raviver la variance des teintes alcoolisées. Pur, brut, cocktalisé, aromatisé, épicé… long, short, shot, coupe… full ice, no ice, crushed ice et « trois à quatre glaçons seulement, s’il te plaît. Ils sont gros vos glaçons ? »… bref un bon verre. En fonction de l’humeur, de l’heure, de l’endroit, du pécule et il le faut bien, en fonction de l’estomac…
« Alors, ça sera quoi ce soir ? La même chose ? » « Euhhh », le temps de jeter un coup d’œil machinal à ma montre. Mais il n’y a pas d’heure fixe pour commencer à boire, non ? Le soleil commence à se coucher… les bières, des Almaza de préférence pour les Libanais que nous sommes, commencent à s’aligner sur le zinc, tout le temps bues au goulot, jamais dans un verre. Sauf quand il s’agit de la fameuse mexican beer, et qui malgré son nom, est au fait un produit du terroir. Peu d’étrangers comprennent le concept étranger de cette fameuse chose, mais bon, nous les Libanais, nous raffolons du goût acide du citron, avec un brin de sel. Une fois passés les préliminaires, à moins de rallonger la saveur levée de la bière tout au long des heures qui défilent, nous pouvons attaquer les choses sérieuses.
Verre ambré, sucré, amer, coloré sur lequel se répercute la lumière ambiante faisant varier ses mille et un reflets, autour duquel se construisent les discussions enflammées, sur lequel s’échelonnent les étapes de nos éternelles virées dans la presque sacralité de la nuit à Beyrouth et ailleurs.

La nuit s’apprivoise

Et derrière le verre, derrière le bar, le créateur de doses, le funambule des arômes, le médiateur, l’équilibriste, le jongleur… on l’appelle aussi bartender. LE métier de la nuit en coulisses, sur scène et en public. Le dosage parfait n’existe pas, les dosages parfaits, si. Les coudes se soulèvent pour verser le liquide d’un geste élancé, remplir le verre de glaçons, écraser le sucre brun avec les tranches de lime finement ciselées ou avec les feuilles de menthe, rajouter les épices, tabasco, soya, poivre, rajouter la tranche de citron ou d’orange. Et secouer le mélange, chacun son style, dans le shaker, instant artistique, ou vu comme tel de derrière le bar. Verser, déverser et pour parachever le tout, trancher la paille d’un coup net de couteau avant de servir tout frais. L’arme fatale qui ravive le goût des alcools blancs mélangés au sucre. Parce que la paille atteint le fond d’un verre de mojito, de caipirina, de caipirova et ses succédanés…… pour que l’alcool monte plus rapidement à la tête.
Notamment la vodka. De secret de bartender, cet alcool est le plus utilisé dans les cocktails. Pour une simple raison, les trois less : « oderless, tastless, coloress ». Les alcools blancs à la rescousse : tequila, rhum, gin, triple sec… pour des cocktails aux noms exotiques ou évocateurs : sex on the beach, cosmoplitan, amaretto sour, gin gimlit, amorgos, margarita, red iced tea, black russian… Et puis il y a les cocktails qu’on invente, auquel on s’amuse à donner un nom, un cocktail fait maison : chain saw, Lili… Le bartender mixe, métisse, dose et innove au fond de son œuvre. Et parce que l’alcool se boit à deux, il fait goûter ou savourer.

« J’ai récupéré ma place en juillet 2006. Ça a même traîné jusqu’en août. Personne ne s’y attendait, mais j’ai eu des confirmations. Les Libanais, ou du moins une grande partie d’eux, l’ont crié, écrit, dessiné sur les blogs et ailleurs, ils l’ont joué, filmé, photographié. Ils l’ont surtout vécu ». Sans entrer dans la polémique de la décence ou de l’indécence en cet été de toutes les horreurs, de tous les cauchemars. « J’étais souvent ce qu’il fallait au moment où il le fallait », pour amortir les bruits, pour dormir, pour dépasser l’absurdité, pour supporter l’impuissance, pour résister culturellement face à l’impuissance de réagir, au bout de deux tournées de Long Island sur vitaminés.
Et entre deux verres, les contacts se tissent, des deux côtés du bar. Un verre est rarement un simple verre, c’est une discussion qui s’engage. Sur la table, un verre de vin rouge et un whisky, et autour deux têtes qui se regardent, se jaugent, de loin, de près. Des étrangers et des autochtones qui s’échangent leurs modes de vie et de pensée. L’arak n’est plus le « whisky libanais » du temps des mezzés stéréotypés et des festins copieux. Du temps de l’apéro où en boire tout au long du repas était un sacrilège ! Actuellement, la mousse vaporeuse et blanchâtre déborde aux alentours de nos repaires noctambules.
Il est vrai que les Libanais sortent de plus en plus pour passer du bon temps, pour profiter au maximum des accalmies qui se succèdent au sein de l’instabilité qui s’installe et s’éternise. Aussi éphémère que le siècle plaisir, un shot bu d’un seul coup, et le goût de l’alcool qui résiste au palais, celui des B52, AK47, brain damage, dodo (ou olive shot), jagermeister, flaming lamborgini, slippery nipple, liquid cocaine… Je suis partante. Puis l’ultime épice alcoolisé : le champagne et ses bulles pétillantes qui font frémir les verres et les cocktails. Une goûte que le bartender fait jaillir et émousser à la surface d’un shot d’un coup brusque sur le bois du zinc. Son nom le dévoile ; c’est un slammer. Et je rentre, titubante, de l’émerveillement des nuits beyrouthines.

vendredi 19 février 2010

Enrico Rava à Liban Jazz

La nuit des 1001 sons



Liban Jazz a entamé sa 7ème édition « All Stars » par le concert d’Enrico Rava Quintett, qui a eu lieu, le dimanche 7 février, au Music Hall. Un grand moment de musique.


Ils étaient nombreux à affluer au Music Hall, ce dimanche 7 février. Et pour cause, sur scène trônait l’une des légendes vivantes du jazz : le trompettiste italien Enrico Rava, accompagné de ses musiciens, tous aussi merveilleux. Ils ont tenu la foule en haleine, durant environ deux heures. Un concert qui restera inoubliable, exceptionnel dans ses moindres détails.

Enrico Rava lance un rapide « bonsoir », présente les musiciens, et la première note fuse. Une seule note, fugace, suivie d’autres de plus en plus fortes, de plus en plus prolongées. Enrico Rava fait danser ses doigts sur les pistons de son instrument, la trompette s’aiguise, se matérialise, s’humanise… la magie s’installe. Le show commence !

Une étrange impression vous empoigne : celle d’assister à une création, la création d’une transe musicale, où tout est dans l’instant. Le ton est donné : l’improvisation est le fil rouge de cette soirée menée tambour battant. C’est le chic d’une trompette, celle d’Enrico Rava, et le choc est instantané. C’est l’audace d’un trombone, quand Gianluca Petrella s’en empare. C’est le groove d’une contrebasse, alors que Piero Leveratto pince les cordes. C’est la puissance d’une batterie menée subtilement par Fabrizio Sferra. Et c’est l’inspiration d’un piano face à Giovanni Guidi. Chacun de ces musiciens est habité par son instrument. Ou inversement, donne corps à son instrument. La passion se déchaîne. La scène s’enflamme et la salle exulte.



Une synergie électrisante

Les morceaux s’enclenchent rapidement, à peine entrecoupés par de très brèves pauses. Partagé entre l’envie d’applaudir, d’exprimer sa joie, d’approuver par un cri presque jouissif, et le besoin impérieux de ne rater aucune note si un applaudissement perçait, le spectateur est comme happé par cette sensation d’assister à un seul très long morceau où le temps se suspend. Rien que du groove, du feeling, du rythme, tantôt langoureux, tantôt endiablé, entre swing, beebop, et free jazz. Les frontières se distillent, et il ne reste que le pouvoir du son. Et les sons s’émiettent magiques, enchanteurs, comme sortis d’un chaos où tout s’organise. Ce soir au Music Hall, l’air s’est empli de sons différents, inventifs, créatifs, novateurs, audacieux. Saccadés, secs, bruts, aigus, fluides, entrecoupés de chuintements, de sifflements, de tapotements… l’un enclenchait un rythme, l’autre le suivait, les instruments fusionnaient, se côtoyaient, s’éloignaient, se retrouvaient… l’essence du free jazz dans toute sa splendeur.

Enrico Rava siège en maître enchanteur, dirigeant et accompagnant ses musiciens ; d’un regard la communication s’établit. Une synergie électrisante anime la scène. Quand l’un des musiciens entonne son solo, tout est merveilleusement mis en scène pour exacerber le brio de son jeu. Giovanni Guidi plane presque au dessus de son tabouret, alors que ses doigts parcourent les touches du piano, Piero Leveratto manipule tous les possibles accords au long des cordes de sa contrebasse, et Fabrizio Sferra donne le rythme tout en nuances et en énergie. Le jeune tromboniste Gianluca Petrella ranime particulièrement les passions. Chacun de ses gestes véhicule une large bouffée d’audace, à l’état brut. Qu’il contorsionne son corps au rythme de son trombone, et voilà qu’un immense râle s’en dégage. Un cri de ralliement ! A vos gardes ! Le suspense ne faiblit pas un instant ; le public n’est jamais au bout de ses surprises. Une vraie partie de plaisir. D’un coup, la trompette se plaît à engager un duel ludique avec le trombone ; Enrico Rava souffle dans son instrument émettant des sons contorsionnées et étouffés qui semblent jaillir tout droit de ses joues gonflées, Gianluca Petrella suit le jeu, l’amplifie, insuffle un grand coup, et le trombone semble presque beugler !

Décontractés, souriants, et rêveurs, les musiciens s’en donnent à cœur joie pour le plus grand plaisir de l’auditoire. Le temps file, les cadences s’enchaînent, et c’est la fin de deux heures d’enchantement. Les applaudissements fusent alors, sans aucune retenue. Les musiciens s’éclipsent. Avant de revenir, sous les vivats, pour un rappel. Enrico Rava demande l’aide du public pour reprendre les vocalises d’un standard de jazz, alors que le quintette fait entonner ses instruments en une dernière fanfare. Un temps suspendue, la vie reprend, bouleversée par un grand moment de musique. Merci M. Rava !


Article publié dans Magazine, #2727 du 12 février 2009

samedi 21 mars 2009

Le Liban en musique 3

Un bœuf tout en complicité


Soirée impromptue au Nova, à Sin el-Fil, même si pour la pure Beyrouthine que je suis « c’est quand même un peu loin », et c’est un peu trop jeunesse rock rebelle… Mais sur scène des musiciens que j’affectionne particulièrement, réminiscence d’une soirée estivale au T-Marbouta où les auditeurs ne se contenaient plus, réclamant encore plus. Sur la spacieuse estrade éclairée du Nova, entre les tableaux évoquant de lointains horizons et les tables de billard, les membres de FunJan Shai accordent leurs instruments pour une séquence de jazz funk et de rythmes latinos métissés. De son set de percussions, Khaled Yassine ressortait plus d’une multitude de sonorités, jonglant entre bongo, conga, djembé et autres caissons à résonance. Aussitôt Fouad Afra répondait en écho, en coup de baguettes sur les batteries et cymbales, alors que de son pied il marquait la cadence. Impossible de suivre des yeux la valse fulgurante et évanescente des mains de Tarek Yamani qui frôle les touches de son piano. Liberté et improvisations, que permettent le jeu solide et la structure de Jean Madani à la basse. Un bœuf entre de tels musiciens et la complicité gagne la salle.




Beyrouth gronde


Rendez-vous à l’Amadeus, à l’hôtel Mozart, à Hamra pour assister à un concert de live hip hop avec Fareek el-Atrach : c’est tout ce que disait l’affiche… intriguant… Le nom de Wolfgang Amadeus Mozart associé à du rap arabe… de quoi satisfaire une fan d’un genre qui se répand de plus en plus au Liban. « Jina ta na3ti el fan dafché, nous sommes là pour donner à l’art un coup de pouce »… les rappeurs Edouard Abbas et Nasr Shorbaji gueulent dans leur microphone épousant le fascinant « human beatbox » de Fayez Zouheiry et la basse de John Imad Nasr. Innovation libanaise, le oudiste Suleiman Zeidan émaille l’ensemble de notes orientales et se plaint d’une « nation devenue comme une porcherie ». Le rap, par définition, est engagé. Les fans ne cessaient d’affluer, la foule devenait de plus en plus compacte, juste le temps d’apercevoir Karine, une libano-suisse qui rappe en français, le temps de noter une date ; mercredi, ce sera le Torino Express, à Gemmayzé, réminiscence de deux mini-concerts de rap improvisés derrière le comptoir du pub, où Karine s’était emparée du microphone pour accompagner RGB et 6K, les deux membres du groupe Kitaa Beirut.




Musique en herbe


Debout, dans le froid, devant la lourde porte fermée du Basement. Pourtant le rendez-vous était bien fixé à 18h. Lubie des videurs, des propriétaires, des organisateurs…. la nuit garde toujours ses secrets. Et on affluait à Saïfi pour assister au « concert de musiques actuelles » organisé par Radio Liban 96.2 FM. 11 lauréats, donc 11 familles, des amis et des noctambules. Plein de noctambules, le Basement a accueilli cette nuit-là 900 personnes ! Alors que la fumée emplissait l’espace, la foule s’agglutinait, attendant surtout de voir le charismatique groupe « Mashrou’ Leila », qui a finalement remporté le prix du jury, donc un album sur le label Incognito. Une soirée de musique éclectique, entre rap, variété, rock, électronique, pop… anglais, français, arabe… chaque lauréat interprétant 3 à 4 de ses compositions ; un beau bouquet de jeunes musiciens en herbe, de ce que le Liban contient comme potentiel à exploiter… Un début chaotique tout en lenteur, mais au fil des heures, la scène bouillonnait, entrecoupée par la participation exceptionnelle de la rappeuse Malika auprès de Karimbo Zone Mixity Miracle Genius… En attendant que le public vote en ligne, sur le site www.96-2.com, muni d’un password disponible dans chaque compilation 96.2 FM, avant le 1er avril.

jeudi 29 janvier 2009

Forward Music


Les sons d’un Liban métissé

A Beyrouth, dans les cafés de Hamra ou de Gemmayzé, ils discutent et repensent la musique. A Beyrouth, la musique a une adresse principale : Forward Music. Tour d’horizon avec Ghazi Abdel Baki, le fondateur de ce label.


« World music from Lebanon » : mot d’ordre de Forward Music, le concept sur lequel repose le label. Cette dualité n’est que le reflet de notre particularité libanaise ; le métissage entre l’Orient et l’Occident, tellement trituré, mais outrageusement vivant, perceptible dans chaque détail de notre quotidien. Ghazi Abdel Baki, le fondateur de Forward Music, ne cesse de l’affirmer. « Nous avons un mélange unique ; notre importante culture arabe, mais en même temps, il y a une facette « occidentale » à notre culture. C’est un fait. Dans notre musique, il y a diverses influences qui s’emmêlent. Nous ne trouvons ce mélange qu’à Beyrouth, ni à Amman, ni à Damas, ni nulle part ailleurs ».

Tout pour la musique
Forward Music a progressivement rassemblé un réseau de jeunes musiciens, compositeurs, ingénieurs du son, chanteurs… bien ancrés dans l’esprit de Beyrouth. Chacun apporte sa touche particulière au reste de l’équipe et au catalogue diversifié : Ghazi Abdel Baki, Ziyad Sahhab, Mustafa Said, Paul Salem… Le logo orangé de Forward donne le ton ; un pur produit du terroir. Il n’y a pas de limites à la musique, l’essentiel c’est qu’il y ait « de vrais musiciens derrière l’instrument ».
Chacun y va de ses suggestions, les discussions sont vives, l’échange continu, les idées vont et viennent, cogitent, se tassent et explosent. Une musique bien particulière distingue les productions de Forward : inscrite dans l’air du temps, celui de Beyrouth, et qui ravive, à chaque écoute, l’imaginaire de la cité, les rues et les ruelles de la capitale. Forward ne cherche pas « créer un hit, un tube », mais à produire de la « musique pertinente, ethniquement chargée, contemporaine qui exprime ce que nous sommes, l’époque et la situation que nous vivons ».
Au sein de cette petite famille, la hiérarchie est malléable, chacun assume ses responsabilités jusqu’au bout. Forward coiffe plus d’une fonction : producteur, distributeur, manager d’artistes produits par le label, détaillant en ligne d’albums libanais sortis sur d’autres labels, mais dont la musique s’inscrit dans la même lignée, ou revendeur au Liban d’artistes non libanais, tels Khaled Gubran, Makkadi Nahhas… Pour augmenter sa visibilité, Forward a lancé une série de DVD, le 1er, déjà sur le marché, étant le concert Handmade de Charbel Rouhana et l’Ensemble oriental de Beyrouth.
Priorité à la relation humaine qui lit tous les membres de Forward, exacerbée par une ambiance particulière qui vous saisit dès que vous pénétrez les studios situés à Sakiet el-Janzir. Au dernier étage, une large terrasse adéquate à l’inspiration, et à l’intérieur, la couleur orange diffuse une ambiance « zen, relaxe et laid-back », alors qu’à travers le plafond en verre, se dégage l’impression de vivre sous un ciel étoilé, ou sous une pluie battante. Dans les locaux, on se penche sur chaque projet, de jour comme de nuit, les heures s’allongent. « Le rapport entre toutes les personnes concernées doit être agréable. Il faut qu’il y ait une affinité, une vision commune et surtout de la confiance ».

Et la musique continue
Forward a franchi les barrières géographiques, pour atteindre tous les pays arabes et l’Europe. Ghazi relate les échos qui lui parviennent, via Internet, en découvrant par exemple des blogs qui mentionnent ce label et les débats musicaux que cela engendre… « Ce sont ces petits détails qui nous font sentir que nous sommes en train de faire quelque chose. Parce parfois, la lassitude est grande, il faut tout faire soi-même en tant que producteur de musique ».
D’ailleurs c’est l’idée de départ : prendre action pour faire changer les choses. Ce qu’il fallait changer en 2001, c’est le fait que les musiciens de la « world music » ne faisaient pas long feu sur le marché : « les enregistrement étaient oubliés sur les étagères au bout d’un ou deux mois » se rappelle Ghazi. Une réflexion s’impose : Où va la musique ? Comment créer un marché ? Comment assurer un suivi ? Avec Abboud Saadi et Carole Mansour, il a fondé Forward Production qui a donné naissance à Forward Music en 2003, avant que le label ne devienne entièrement indépendant en 2007.
Et les projets vont crescendo, malgré la situation critique du pays. En mai 2007, quelques jours après les incidents qui ont ensanglanté Beyrouth, le théâtre Babel accueillait sur ses planches une série de concerts organisée par Forward et qui a remplacée le festival initialement prévu, du 5 au 10 mai : « The good vibes music festival ». « Ce devait être un grand festival, avec des artistes internationaux… Mais au dernier moment on a décidé de l’annuler. En attendant d’organiser quelque chose d’encore plus grand ».
Un avant-goût donc : le 1er volume de la compilation This is the Beirut good vibes vient de sortir dans les bacs. Ghazi Abdel Baki, Ziad Ahmadieh et Funjan-Shai, Soumaya Baalbaki, Ibrahim Jaber, Jean Madani, Charbel Rouhana et Abboud Saadi présentent 9 de leurs compositions. « Il est important de créer une compilation cohérente, qui ne soit pas rassemblée de manière hétéroclite». Le but : diffuser une ambiance sereine et relaxante, « acoustique et loungy », pour façonner, en musique, l’âme beyrouthine.
http://www.forwardmusic.net/

Article paru dans le numéro 339 de l'Agenda Culturel.